
« Et tu te retrouves thanatonaute, à baigner dans un univers sans
couleurs, voguant entre la disparition et l'exacerbation des sens.
Difficile de savoir par où nager, quand à un instant tout te hurle dans
la tête, et quand à un autre les cordes vocales de ton monde d'absence
se tordent jusqu'à ce qu'il n'en sorte plus aucun son. Difficile, mais
pas impossible ; en fait, ce n'est pas la bonne question. La vérité,
sous cette couche de crasse qu'on appelle mauvaise foi, c'est que tu
n'as pas envie de savoir comment t'extraire d'ici, comment retrouver le
son de la réalité sans déformation, chasser ce rideau noir qui t'empêche
de voir ta propre carcasse pourrir sur les trottoirs. Qu'il est moche,
le monde qui t'attend derrière, qu'il est moche et cent fois moins
soutenable encore que cet état de ni-vie ni-mort. Il n'y a rien pour
toi, petite chose, ce monde te déteste, tu le sens encore attaquer tes
chairs tant qu'il y a un battement de cœur pour te raccrocher à la vie.
Visqueuse, toute faite du sang qui coagule sur les plaies les plus
infâmes d'un corps. Quitte à choisir le suicide, tu aurais pu faire plus
propre ; il existe des solutions expéditives et – presque – sans
douleur. Mais ce n'est pas là non plus ce que tu souhaites, car c'est
encore devoir obéir aux lois de la réalité pour la quitter. Alors tu ne
fais plus rien. Ton corps avide réclamait pitance, et tu le regardais
souffrir, ce corps qui t'avait trahi, ce corps qui n'était plus à toi,
qui ne l'avait jamais été, que l'on t'avait ravi avant même qu'il soit
achevé. Il y avait presque quelque chose de jouissif à passer tes doigts
blancs sur ses côtes qui ressortaient comme une supplication, sentir le
creux béant qu'on appelait faim, près du sternum, voir le pantin de
chairs se mouvoir de plus en plus faiblement ; retrouver presque
tendrement les cicatrices qui depuis le début présagent sa chute et
déforment la peau, comme plus tard les vers quand ils s'en disputeront
la carcasse. »
Gabrielle.
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